"Les conduire à destination en vie" : les chemins de fer ukrainiens sous les drones russes
À bord du train à grande vitesse reliant Kiev à Poltava, située à 300 km à l'est de la capitale ukrainienne, Daryna Styrchuk, 24 ans, s'inquiète car la guerre fait de cet anodin voyage une dangereuse expédition.
"Je n’ai pas bien dormi, j'étais inquiète à cause des alertes aériennes, des retards et des évacuations", confie la jeune femme à l’AFP pendant le voyage.
Le train est le seul moyen pour elle de rejoindre sa famille. Mais les féroces attaques russes contre les trains, les gares et les infrastructures ferroviaires ont transformé de simples trajets en éprouvantes expéditions, potentiellement fatales.
Jeudi, soit une semaine après le voyage de l’AFP aux côtés de la jeune Ukrainienne, un drone russe s’est écrasé à Dnipro, sur un quai près de deux trains à l’arrêt. Au moins 14 personnes ont trouvé la mort.
Près de cinq ans après l'invasion russe de l’Ukraine, le train a pris une importance cruciale pour les déplacements intérieurs ainsi qu'à destination et en provenance de l'étranger, l’espace aérien ukrainien ayant été fermé aux avions civils.
Depuis le début 2026, les attaques russes ont endommagé 4.856 installations ferroviaires, dont 380 locomotives et 146 wagons, selon les Chemins de fer ukrainiens.
"L’ennemi a pris nos services passagers pour cibles", déplore auprès de l’AFP Oleg Golovashchenko, directeur de la compagnie de transport de passagers de l’opérateur public.
Aussi, devant la recrudescence des frappes russes, l’Ukraine interrompt et évacue les trains au moindre risque d'attaque.
Désormais, on compte de 100 à 200 évacuations de train par jour qui engendrent des retards de plusieurs heures dans les gares du pays.
- "Tout se crispe en soi " -
La ligne Kharkiv-Kiev, empruntée par les journalistes de l’AFP, relie les deux plus grandes villes d’Ukraine.
Les trains qui vont et viennent du terminus du nord‑est, situé à 30 km environ de la frontière russe, s’arrêtent fréquemment sous la menace d’attaques.
Au départ du train de nuit à Kharkiv, les passagers se préparaient à dormir quand ils ont été informés qu'ils devaient se tenir prêts à évacuer d’urgence.
"Nous les avons faits monter dans le train, nous devons les conduire à destination en vie", déclare à l’AFP Mykola Kryvenko, un contrôleur de 50 ans.
Plusieurs heures après le départ, la paix du wagon est soudain brisée par des bruits de pas précipités et de coups frappés aux portes des compartiments. "Évacuation, évacuation !", crie l’agent de bord.
Des drones russes se trouvent à proximité. En quelques minutes, les passagers traînent leur angoisse sur le quai, à l’affût du moindre bruit venu du ciel. Et les appels à s’éloigner des wagons sont bientôt couverts par le vacarme du drone à l'approche.
Des gens se mettent à courir en quête d'un abri. Peu après, une explosion au loin irradie le ciel.
Les passagers sont indemnes, à l'écart du train. Parmi eux, Kateryna Kumratova, spécialiste en marketing de 35 ans, voyage avec sa petite fille de quatre ans, Nina qu'elle entraîne vers un abri. Des drones vrombissent encore par intermittence.
Une fois toutes deux à couvert, tout ce qu'elle ressent, dit-elle, est de "la peur".
"Tout se crispe en soi quand on se rend compte que l’abri est encore loin, et que l'on a son enfant à côté", confie-t-elle.
Une dernière explosion retentit et, en quelques minutes, tout le monde regagne le train. Le danger est écarté, a annoncé l’équipage. Le voyage peut reprendre.
- "Prêts à tout" -
L’hiver qui approche risque de rendre les voyages en train encore plus difficiles. Nombre d’Ukrainiens craignent qu'il soit le plus rude depuis le début de la guerre.
Les autorités mettent en garde contre de possibles coupures d’électricité, d’eau et de chauffage à mesure que les attaques russes contre les infrastructures énergétiques s’intensifient.
Quand les températures tomberont en dessous de zéro, les évacuations deviendront plus difficiles à supporter.
Les Chemins de fer ukrainiens prévoient d’introduire des arrêts préventifs pour permettre aux passagers de rester à bord.
Des couvertures et des bouillottes seront également prêtes pour garder les voyageurs au chaud, explique M. Golovashchenko.
Mme Kumratova voyage d'ores et déjà avec un sac à dos supplémentaire rempli de vêtements chauds entre autres provisions susceptibles de rendre les évacuations plus supportables pour elle et son enfant.
"Voyager en train avec un enfant, malgré ces évacuations, c'est encore le mieux", ajoute-t-elle.
De son côté, Daryna Styrchuk, visiblement stressée, dit penser néanmoins que les incessantes attaques russes ont rendu les Ukrainiens plus résilients.
"Je crois que nous sommes prêts à tout désormais"
(U.Kabuchyn--DTZ)