A Séoul, des caméras IA pour prévenir les suicides et redonner "une chance"
Au-dessus du fleuve Han, des centaines d'yeux entraînés à l'IA guettent les ponts de Séoul, paysages de carte postale mais aussi lieux à haut risque suicidaire, pour détecter le danger avant qu'il ne soit trop tard.
La Corée du Sud présente l'un des taux de suicide les plus élevés de la planète. Il s'agissait même de la première cause de mortalité des 10 à 49 ans en 2024, selon des chiffres officiels.
Devenu une puissance techno-culturelle, le pays est aussi connu pour ses standards de réussite particulièrement exigeants.
Pour Yoo Jae-hyun, directeur du centre de prévention des suicides et de réponse aux crises à l'hôpital St. Mary's de Séoul, une pression scolaire impitoyable, des journées de travail à rallonge et une société qui considère souvent l'échec comme une faillite individuelle peuvent laisser désarmé.
Nombre de personnes ayant tenté de mettre fin à leurs jours lui ont dit avoir "le sentiment d'être devenues un fardeau pour leur entourage, et que tout le monde se porterait mieux si elles n'étaient plus là", explique-t-il à l'AFP, soulignant que les Sud-Coréens dans leur vingtaine représente la part la plus importante de patients aux urgences après une tentative de suicide.
L'anxiété liée au travail, à la situation financière, la maladie et la solitude figurent parmi les raisons les plus souvent invoquées, selon des données gouvernementales.
- "Une chance supplémentaire" -
En 2025, les près de 900 caméras IA installées sur les ponts de Séoul ont repéré plus de 1.200 incidents, aidant les secours à sauver 99,4% des personnes concernées.
Les services d'urgence peuvent atteindre la plupart des ponts en cinq minutes, le délai crucial pour sauver une vie, assure Kim Jun-young, chef du Centre de contrôle intégré de la vidéosurveillance du pont Hangang.
La priorité, indique-t-il à l'AFP, est d'intervenir avant que la personne ne saute, car toucher l'eau après une chute de 30 mètres équivaut à un accident de voiture à 60 km/h.
Mais même en arrivant à temps, il est difficile de convaincre ceux qui sont déjà déterminés à mettre fin à leur vie, regrette M. Kim. Ils agissent souvent en un instant, luttent ou partent "comme s'ils couraient le 100 mètres".
D'autres sautent avant, lorsqu'ils entendent les sirènes.
"Certaines demandent pourquoi nous essayons d'arrêter celles qui veulent mourir (...). Nous pensons que notre rôle est de leur donner une chance supplémentaire de reconsidérer les choses", déclare M. Kim.
Le système de caméras, en service depuis 2021, déclenche une alarme lorsqu'une personne s'attarde plus de 300 secondes à certains endroits ou pénètre dans une zone dangereuse.
Il alerte également les autorités quand l'un des téléphones destinés à prévenir les suicides est décroché sur un pont.
"La prévention des suicides est une bonne idée, tant qu'on n'oublie pas qu'elle peut faire des erreurs", et qu'elle n'est utilisée "que comme une assistante", avertit Armin Chitizadeh, professeur de sciences informatiques à l'Université de Sydney, évoquant le risque que les secouristes humains perdent la main.
- "Vie éreintante" -
Si les interventions en Corée du Sud se révèlent efficaces, elles combattent néanmoins un mal-être bien plus profond.
Le taux de suicide a grimpé à 29,1 morts pour 100.000 habitants en 2024, le plus élevé depuis 2011.
La dessinatrice Smiling Stone Hwang, arrêtée dans sa tentative par les secours alors qu'elle avait la vingtaine, a mis en images son histoire dans ses mémoires, "I am a Suicide Loss Survivor" ("Je suis une survivante d'un deuil après un suicide").
Après le suicide de son père en 2014, elle a hérité de ses dettes et fait face pendant plusieurs années aux poursuites judiciaires des créanciers, l'empêchant d'occuper un emploi déclaré ou d'ouvrir un compte bancaire.
Elle a jonglé entre plusieurs petits boulots, exténuée, jusqu'à atteindre sa limite.
"Je voulais simplement mettre fin à cette vie éreintante et épuisante", raconte à l'AFP Hwang, 33 ans.
Son père n'a pas laissé de testament. Mais peu avant sa mort, il lui avait rendu visite avec un cadeau dans le café où elle travaillait, alors inhabituellement bondé. Trop pour le servir.
Pendant un temps, elle est revenue chaque jour déposer une tasse "sur la petite table où il n'a jamais pu s'assoir", écrit-elle dans son livre.
Un café "qu'il ne pourra plus jamais boire et que je ne pourrai plus jamais lui préparer".
(L.Møller--DTZ)